500 milliards partis en fumée pour cinq machines : la Chine s'attaque au monopole d'ASML

Une entreprise d'État chinoise a lancé la production de machines de lithographie, un domaine réservé à ASML. La Bourse a perdu 500 milliards en une séance. La production réelle ? Cinq machines. Décryptage d'un écart révélateur.

500 milliards partis en fumée pour cinq machines : la Chine s'attaque au monopole d'ASML

Le 27 juillet, une entreprise d'État chinoise a démarré la production en série de machines de lithographie, un domaine réservé jusqu'ici au néerlandais ASML. La Bourse a paniqué en quelques heures. Les chiffres réels, eux, racontent une histoire beaucoup plus lente. Et beaucoup plus importante.

Il y a des lundis qui coûtent cher. Le 27 juillet, le média américain The Information puis l'agence Reuters révèlent qu'une entreprise chinoise a commencé à produire en série des machines de lithographie par immersion dans l'ultraviolet profond, dites DUV. La réaction ne se fait pas attendre : l'action ASML chute de plus de 7 %, sa pire séance depuis le 8 juin, et le secteur des semi-conducteurs américains perd plus de 500 milliards de dollars de capitalisation dans la foulée. ASML, contacté par Reuters, refuse de commenter.

Cinq cents milliards de dollars. Pour cinq machines. Parce que c'est bien le volume prévu cette année par l'entreprise chinoise. Entre la panique boursière et la réalité industrielle, il y a un écart qui mérite qu'on s'y arrête.

D'abord, comprendre pourquoi ASML est intouchable

Si le nom d'ASML ne vous dit rien, sachez que cette entreprise néerlandaise est probablement le maillon le plus critique de toute l'industrie technologique mondiale. Elle ne fabrique pas de puces : elle fabrique les machines qui fabriquent les puces.

Le principe s'appelle la lithographie. Il s'agit d'utiliser la lumière pour imprimer des motifs microscopiques sur une tranche de silicium recouverte d'un matériau photosensible, motifs qui deviendront ensuite les transistors et les circuits de la puce. Plus la longueur d'onde de la lumière est courte, plus les motifs peuvent être fins, et plus la puce est performante.

Il existe deux générations de ces machines. Le DUV, l'ultraviolet profond, qui utilise des lentilles et des lasers, et permet de graver des puces en 7 nanomètres ou plus. Et l'EUV, l'ultraviolet extrême, une architecture entièrement différente reposant sur un système de miroirs d'une précision redoutable et un environnement sous vide, indispensable pour descendre sous les 7 nanomètres. C'est-à-dire pour fabriquer les puces les plus avancées, celles qui font tourner l'intelligence artificielle.

ASML est seule au monde à produire des machines EUV. Et jusqu'à cette semaine, elle dominait aussi très largement le DUV par immersion. C'est ce quasi-monopole, unique dans l'industrie moderne, qui donne à ce lundi de juillet son parfum d'événement.

Ce qui s'est réellement passé

L'entreprise en question s'appelle Shanghai Aishengna Electronic Technology Group. Une société publique encore peu connue, liée à Shanghai Micro Electronics Equipment (SMEE), qui pilote depuis des années les efforts chinois pour se doter d'équipements de lithographie domestiques, et au Shanghai Electric Group. Elle a agrégé les équipes des meilleures start-up chinoises du secteur.

La machine produite est un scanner à immersion, un type d'équipement qui utilise de l'eau entre la lentille et la plaquette de silicium pour améliorer la finesse de gravure. Les premières unités doivent être livrées cette année aux grands fabricants chinois : SMIC, Hua Hong Semiconductor et ChangXin Memory Technologies, ce dernier étant justement un producteur de mémoire, celle-là même dont nous vous expliquions la semaine dernière qu'elle manque cruellement.

Voilà pour le symbole. Passons aux chiffres.

Cinq machines contre cent trente

L'entreprise chinoise vise cinq machines DUV en 2026, et une vingtaine en 2027. En face, ASML en livre environ 130 par an. Autrement dit, la production chinoise de cette année représente moins de 4 % du volume annuel du Néerlandais.

Ce n'est pas tout. Les experts cités par Reuters soulignent que ces équipements accusent encore un retard de performance et de fiabilité par rapport à ceux d'ASML, et qu'ils nécessitent des tests supplémentaires avant toute production de masse. La Chine reste par ailleurs dépendante de composants importés pour assembler ces machines, malgré ses efforts de relocalisation.

Et surtout, le plafond technologique reste en place. Le DUV permet de graver en 7 nanomètres et au-dessus. Pour descendre en dessous, et donc produire les puces de dernière génération pour l'IA, il faut de l'EUV. Or l'embargo américain prive la Chine de ces machines, et si Pékin tente aussi de les développer, elle n'en est qu'au stade du prototype.

Dernière ironie du dossier : la Chine reste l'un des plus gros clients d'ASML. Au premier semestre 2026, elle représentait 16 % de son chiffre d'affaires, soit 2,6 milliards d'euros, ce qui en fait son troisième marché derrière Taïwan et la Corée du Sud.

Alors pourquoi la Bourse a-t-elle paniqué ?

Parce que les marchés n'achètent pas des machines, ils achètent une histoire. Et l'histoire qui vient de changer, c'est celle du "jamais".

Pendant des années, le consensus était qu'il faudrait une décennie ou davantage à la Chine pour produire ne serait-ce qu'une machine DUV crédible, tant l'accumulation de savoir-faire d'ASML paraissait insurmontable. Le simple fait qu'une production en série démarre, même dérisoire en volume, même en retard technologiquement, invalide ce consensus. Un monopole absolu vient de devenir un monopole avec une date d'expiration inconnue, et c'est exactement le genre d'incertitude que les marchés détestent.

Il y a aussi un enjeu de marché captif. Si la Chine finit par s'équiper elle-même en DUV, ce sont les 16 % de chiffre d'affaires chinois d'ASML qui s'évaporent progressivement, et avec eux ceux des équipementiers japonais, coréens et américains. Le mouvement offre surtout à Pékin une voie de contournement des sanctions occidentales, ce qui déplace un rapport de force qui structurait toute l'industrie depuis 2019.

Ce que ça dit de l'Europe

Un mot sur ASML, parce que le sujet nous concerne directement. Cette entreprise néerlandaise est probablement le plus bel actif technologique du continent européen, et l'un des rares endroits où l'Europe détient une position réellement dominante et non substituable. Nos lecteurs de notre dossier sur les rendez-vous manqués de la tech française l'auront d'ailleurs croisée : c'est ASML qui a mené la levée de 1,7 milliard d'euros de Mistral AI en septembre 2025, constituant de fait un bloc technologique européen.

Voir ce joyau attaqué, même symboliquement, rappelle une évidence stratégique : les positions dominantes ne sont jamais éternelles, et se reposer sur un monopole technologique est un confort dangereux. La Chine ne rattrapera pas ASML en cinq machines. Mais elle a prouvé cette semaine qu'elle avait décidé de ne plus jamais dépendre de personne, et qu'elle était prête à y mettre le temps et l'argent nécessaires.

C'est peut-être ça, la véritable information du 27 juillet. Pas les 500 milliards de capitalisation évaporés en une séance, mais le fait qu'un pays entier ait décidé de reconstruire, brique par brique, ce que d'autres avaient mis quarante ans à bâtir.

Sources et références

  • Reuters et The Information, 27 juillet 2026, sur le démarrage de la production
  • Next, sur l'identification de Shanghai Aishengna Electronic Technology Group : https://next.ink/249366/la-chine-sattaque-au-quasi-monopole-dasml-sur-les-machines-de-lithographie/
  • Zonebourse, sur les volumes et la réaction boursière : https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/la-chine-commence-a-produire-ses-propres-machines-de-lithographie-duv-selon-the-information-ce7f51dcde89ff22
  • Tom's Hardware France, sur les liens avec SMEE et la part chinoise du chiffre d'affaires d'ASML : https://www.tomshardware.fr/asml-en-danger-la-chine-a-cree-sa-premiere-machine-de-lithographie/
  • L'Usine Nouvelle, sur la distinction DUV et EUV et l'embargo : https://www.usinenouvelle.com/electronique-informatique/saffranchir-dasml-et-des-sanctions-americaines-la-chine-aurait-commence-a-produire-en-serie-ses-propres-machines-pour-graver-des-puces.2LTX6FN7WVCGPCX4PRFPXHL5LE.html